Culture

Haiti: Une Inspiration sans faille, Une Admiration sans fin, Un Hommage sans fard

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PORT-AU-PRINCE – Déjà a un très jeune âge, à coté de la lecture, l’un de mes passe-temps préférés était d’improviser des chorégraphies sur musique de tous genres (mêmes les plus pieuses chansons religieuses!)J’avais depuis nourri ce désir intense d’apprendre le ballet classique et les danses folkloriques haïtiennes… je n’avais pourtant en ces temps, aucune chance de concrétiser ce rêve brulant et ce,pour des raisons diverses.

Le ballet, à l’époque, couterait une petite fortune à ma mère qui tirait le diable par tous ses poils afin de subvenir aux besoins primaires de ses 5 enfants… (Frais du cours, achat de tutu et de chaussons… pas moyen, no way). Quant aux danses traditionnelles haïtiennes en raison de toutes sortes de tabous religieux et sociaux associes à tout ce qui est de notre culture authentique, n’en mentionnons même pas l’idée. Je me suis même fait dire une fois : “une jeune fille de bonne réputation et de bonnes mœurs, doublée du statut d’élève de chez les bonnes sœurs, ne s’abaisse pas à danser du folklore”. Ma prime de consolation consistait donc à me brancher sur des émissions radio diffusées pour m’adonner discrètement à ma passion jouant donc à “l’improvisateur –chorégraphe danseuse – amateur”. J’ai de ce fait développé l’art d’improviser des mouvements et des pas de danse qui ne se rangeaient dans aucune catégorie de danse standardisée. Je ne suivais que mon intuition musicale et mon rythme intérieur ; ce qui aujourd’hui encore fait de moi une danseuse atypique (non conventionnelle).

Les années à l’allure de félins, ont filé à la vitesse du vent m’emportant indubitablement à la cité des “os durs”. Bon gré, malgré, j’ai encaissé leurs coups avec dignité les empêchant de fracasser au passage les reliquats de mes rêves d’enfant! Ainsi a un certain âge (lequel vous restera incertain bien sur, discrétion féminine exige), un âge bien mur, ne trouvant plus de case dans le calendrier grégorien, un âge ou la souplesse des muscles et des tendons ne se courtise plus, j’ai pu enfin embrasser ce rêve patiemment tapi au fond de mon cœur. J’ai donc rejoint l’Ecole de danse de Vivianne Gauthier ou j’ai vite appris l’ABC de nos danses traditionnelles! Vite je m’émerveillais devant la beauté et la richesse de notre patrimoine culturel. J’étais fascinée par la diversité du Yanvalou danse expressive à la fois langoureuse et intense. Je raffole de parigol, Congo danse de salon ; nago danse guerrière, petro danse ‘’pwen ’ ibo dont Vivianne craignait la disparition etc. Viviane et moi partageons un goût particulier pour le Mayi pratiqué à Lakou Dereyal, mon lakou d’origine. Nous devions même nous rendre à Limonade un jour. .. Avec Miss Gauthier on apprenait les danses non seulement avec leur rigueur technique adéquate mais aussi avec leurs connotations historico- culturelles ; j’ai par son truchement appris que la danse « coye » fait référence à coït. J’ai aussi appris d’elle que Jumba réfère a la vie paysanne (sarcler, semer) ; elle me rassurait qu’il n’y avait aucune dérogation à produire des tours de hanches de 360 degrés lors d’un ‘’ taye banda’’ typique… oui la très catholique prof sans fausse pruderie invitait même a célébrer le ‘’gouyer’’ tant pour sa beauté a la verticale que pour son utilité a l’horizontale.

C’était très excitant de me réconcilier enfin avec une partie de moi qui a survécu à la rage du temps, le rationalisme de la vie d’adulte et les griffes accaparantes de la profession médicale. Cependant, mes débuts n’étaient pas des plus faciles et le sillage était jonché de buttes tant internes qu’externes. Ma petite voix perfectionniste n’a cessé de marteler a mes oreilles:” si tu ne peux être cette parfaite danseuse, une virtuose de la danse alors cesse la parodie”, ce n’est pas fait pour toi”, tu es trop âgée pour cela” et j’en passe… Vivianne a été une grande source d’inspiration pour la continuité de mon aventure dans l’univers de la danse. Comme elle le répétait souvent, elle a commencé à danser à l’âge de 30ans après une carrière dans d’autres domaines. J’ai saisi les similitudes : je commençais aussi dans la trentaine même si dans mon cas ce n’était pas encore dans la perspective d’une nouvelle carrière. J’ai pu donc vaincre mes tabous relatifs a l’âge. Du haut de ses 93 ans, Vivianne continuait à enseigner la danse avec rigueur et autorité : « pliez, pliez, rentrez le ventre, avalez le ventre, pincez les fesses, toujours se concentrer sur la respiration, posture» étaient certains de ses mantras adressés aux récidivistes qui s’aventurent dans le champ visuel vigilent de miss Gauthier. La voir aussi déterminée, généreuse, partageant tout son savoir avec ses élèves m’a donné le courage de m’accrocher. Combien de fois ai-je pense à tout laisser tomber, mais l’écho de sa voix forte se mettant au diapason de mon Moi profond résonnait plus fort : Danse Adeline, danse, juste pour le plaisir de danser ; danse ta vie, danse tes rêves, danse tes joies. Danse tes peines, danse jusqu’ à la transe et la transcendance de ton être fragmenté par les aléas d’une existence souvent déroutante.

En plus d’être la prof de danse, tu as aussi été ma voisine la plus proche et cette relation privilégiée a bien desservi ma cause. En effet ta générosité sans bornes m’a livré accès à tes tambours quand j’avais cette performance à la faculté d’Ethnologie, lors de la traditionnelle foire gastronomique. Je m’en souviens encore. Tu as aussi mis ta cour à ma disposition pendant deux années consécutives jusqu’à mon départ du pays en 2012. Après que ces malfrats s’en étaient pris à ma voiture, la laissant nue et dégarnie, sans pneus, sans rétroviseurs et des debours exorbitants pour tout reparer; ta cour m’a servi de lieu de diversion, un refuge assuré a l’abri des regards indiscrets et intéressés des bandits. Aujourd’hui encore, les mots me manquent pour exprimer mon éternelle gratitude.

Merci d’avoir été pour moi une source d’inspiration et un modèle de simplicité de vie. Ma gratitude et mon admiration vont au-delà de ta vie terrestre. Ton départ au rythme du Yanvalou, laissera un vide qu’aucune ‘’Kontre-dans ‘’ ne saura combler. Repose-toi en paix Miss Gauthier! De mes yeux spirituels je te verrai chorégraphier des pas dont la souplesse n’aura d’égale que le vol des anges.

Adeline Saint-Preux MD, Obstétrique -Gynécologie

Anmwe
Photo/Archives
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Viviane-Gauthier

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